La vie d’artiste loin d’être un long fleuve tranquille

Par HeleneCaroline Fournier, experte en art et théoricienne de l’art (herméneutique et ethnologie de l’art), rédactrice spécialisée, critique, journaliste spécialisée (arts visuels)

La carrière d’un artiste en arts visuels n’est pas toujours simple. Elle ne ressemble pas à un long fleuve tranquille. Si le public n’aperçoit que la partie émergée de l’iceberg lors des expositions, peu de gens réalisent le parcours difficile qui se cache derrière. De nombreux défis jalonnent le chemin ardu menant à l’exposition d’une œuvre artistique.

Kiosque #49 – Céline Brisson

Il existe de nombreuses idées préconçues, en particulier celle qui dit que les arts visuels ne sont qu’un « loisir agréable », un « passe-temps » plaisant. Ce que le public ignore souvent, c’est que la plupart des artistes rencontrés lors d’expositions ou de symposiums ne voient pas leur principale source de revenu comme un simple loisir. Être artiste est une profession, certes différente, mais néanmoins exigeante. C’est un engagement en termes de temps, d’énergie, de recherche, de développement et d’acquisition de diverses compétences. De nos jours, pour vivre de son art, un artiste professionnel en arts visuels doit acquérir des connaissances en art, en histoire de l’art, dans le marché de l’art, en vente, en image-marketing, en promotion, en communication, etc. Pour vivre de sa pratique artistique, l’artiste doit diversifier ses compétences afin de se démarquer dans le flot d’artistes amateurs, semi-professionnels et professionnels.

Lors de ma visite au Rendez-Vous des artistes à Saint-Léonard (Nouveau-Brunswick), j’ai posé des questions à quelques exposants que je suis depuis un certain temps. Céline Brisson, Danyèle Bélanger, Gigi Leblanc et LO, pour n’en citer que quelques-uns. Ces artistes ont chacun des parcours distincts mais partagent des éléments communs, dont des débuts difficiles.

Une artiste me confiait qu’à ses débuts, elle devait dormir dans sa voiture sur le stationnement de l’évènement ou à proximité pour avoir l’opportunité de participer aux symposiums, n’ayant pas suffisamment d’argent pour se payer une chambre d’hôtel. J’ai découvert par la suite que d’autres artistes avaient recours à cette même méthode régulièrement. Certains d’entre eux évitent ces frais d’hébergement en séjournant dans un véhicule récréatif pendant l’événement, soit dans un camping ou chez des amis vivant à proximité.

Kiosque #7 – Danyèle Bélanger

Les coûts sont nombreux pour chaque événement auquel ils/elles prennent part. Les artistes espèrent simplement vendre assez d’œuvres pour compenser l’investissement que représente une exposition ou la participation à un événement (frais de candidature, inscription, essence, hébergement, restauration, matériel pour présenter les œuvres, etc.). La liste des dépenses peut être longue.

Beaucoup ont évoqué une pratique courante chez les visiteurs : la négociation. « C’est pour faire un cadeau », « c’est juste une aquarelle, tu peux en faire une autre », « si j’en achète deux, peux-tu me faire un prix ? », etc. Ce que le public ignore souvent, c’est qu’une telle demande, qui semble anodine, est perçue comme une insulte pour l’artiste, qui se sent obligé(e), dans une certaine mesure, d’accepter du bout des lèvres pour récupérer un peu de son investissement, qui peut grimper à des milliers de dollars pour trois jours d’événement. Une autre idée reçue est que les symposiums sont des marchés aux puces de tableaux ou des bazars aux croûtes. La réalité est très différente. Il existe une sélection pour participer à un symposium; n’expose pas qui veut. Certaines œuvres nécessitent jusqu’à 400 heures de travail ; elles ne sortent pas d’un grenier ou d’un garage. Les artistes sont des professionnels qui ont plusieurs décennies d’expérience dans leur domaine. Clarence Bourgoin me racontait qu’il avait vendu sa première peinture à 16 ans et qu’il avait maintenant 80 ans. Les artistes à qui j’ai parlé ont développé leur sujet, leur style, et maîtrisé leur art au fil des années de pratique. Il est impossible d’ignorer les années de doutes, de découragements, de remises en question, de volonté de poursuivre, de détermination à vivre de son art et de réduire tout cela à un simple « beau loisir ». Aucun hobby ne demande de tels sacrifices. Ces hommes et ces femmes ont consacré leur vie active à la peinture, à la sculpture, à la photographie. Bien que certains aient choisi de travailler dans des domaines connexes, comme l’enseignement des arts, le design graphique, la publicité, le dessin industriel, l’architecture, la majorité des artistes sont des travailleurs autonomes (statut qui vient avec des avantages et des inconvénients). Ils/Elles n’ont pas nécessairement de filet de sécurité comme l’accès à l’assurance-chômage en période creuse ou à des indemnités en cas de maladie ou d’accident de travail. Qu’ils soient en bonne santé ou non, gravement malades ou en rémission d’un cancer, ils poursuivent leur carrière d’artistes, contre vents et marées, pour le meilleur et pour le pire. Ils continuent d’exposer dans des galeries, des symposiums, des lieux publics ou des musées. Plusieurs exposants au Rendez-Vous des artistes ont une carrière au niveau international. Coûte que coûte, l’art fait partie intégrante de leur vie. Aucun artiste ne prend sa retraite à 65 ans. Devenir artiste n’est pas un choix que l’on prend un bon matin en se disant : « Je vais devenir artiste aujourd’hui parce que c’est un beau loisir ». Ils naissent artistes; cela ne se fait pas avec un cours ou deux. C’est un état d’être dès la naissance, même pas simplement un état d’esprit. C’est une manière de vivre, une singularité complexe qui ne peut pas se renier. C’est aussi une façon de survivre dans ce monde.

Kiosque#37 – GIGI Leblanc

Les artistes obtiennent parfois des titres : académicien, académicien-conseil, maître en beaux-arts, grand-maître en beaux-arts. Ce ne sont pas des titres qu’ils s’attribuent eux-mêmes, mais des reconnaissances acquises au cours d’une longue carrière. Les véritables artistes (les vrais de vrais) ne sont pas des peintres du dimanche. Ils travaillent quotidiennement, été comme hiver, parfois jusqu’à 16 heures par jour. C’est leur vie. Sans l’art, ils ne seraient pas fonctionnels. Ils ont besoin de la création pour exister, tout comme ils ont besoin d’oxygène pour vivre. L’art est une nécessité vitale, pas un passe-temps.

Certaines personnes, trop réservées pour faire comprendre au public les réalités de leur métier, s’ouvrent aux journalistes spécialisés lorsqu’ils les croisent. En tant que journaliste spécialisée, experte en art, théoricienne de l’art, avec presque 30 ans d’expérience à mon actif, je comprends bien leurs préoccupations. Elles sont variées. Avec cet article, je suis leur voix. Un des sujets récurrents est la montée en puissance de l’IA dans le secteur des arts visuels. Le public, de plus en plus habitué à la rapidité des demandes, doit saisir qu’une œuvre originale demande du temps pour être créée. Les commandes ne peuvent pas se faire en un claquement de doigts. Les créations authentiques ont une valeur intrinsèque. La peinture traditionnelle (celle réalisée avec un pinceau ou un couteau à peindre – faite par un humain) ou la sculpture (également réalisée par un humain) seront toujours une valeur sûre dans le monde de l’art et cette valeur ne fera qu’augmenter avec le temps, contrairement aux images générées. La bonne nouvelle est que les gens censés reviendront aux valeurs sûres. Lorsqu’un amateur d’art ou un collectionneur acquiert une œuvre originale, il possède un morceau de l’artiste (son temps, son énergie, sa sueur, ses connaissances, sa créativité, son inspiration, sa maîtrise des outils de travail, etc.). L’âme de l’artiste se retrouve dans chacune de ses œuvres, une dimension que l’IA ne pourra jamais offrir. Cette âme est également ce qui confère de la valeur à une œuvre originale.

L’éducation du public reste une priorité encore aujourd’hui. Les artistes et les professionnels du monde de l’art demeurent attentifs à cette problématique. Cependant, il faut plusieurs décennies pour voir un changement significatif. En arts, les choses bougent lentement. Depuis 1997, j’ai pu observer une évolution dans la perception des acheteurs. Certains amateurs d’art ont appris à respecter le travail des artistes, d’autres ont cherché à comprendre les critères qui déterminent la valeur d’une œuvre. C’est un bon début, mais le travail éducatif, de démocratisation de l’art et de sensibilisation sociale doit continuer.

Kiosque #21 – LO (Laurent Torregrossa)

Je vous encourage à explorer la démarche artistique fascinante des artistes qui exposeront au Rendez-vous des artistes les 14, 15 et 16 août 2026. Leur travail mérite véritablement d’être découvert. Bien que je n’aie pas pu rencontrer tous les artistes, je suis de près l’évolution du travail de Céline Brisson, Gigi Leblanc, Danyèle Bélanger, LO, Gilles Jean-Marie, Daniel Robichaud, Jean-Charles Tremblay, David Porter, Clarence Bourgoin, Yves Ayotte, Manon Grenon, Daby, Michel Boisvert, Eugène Jankowski, Berthier Bérubé… et tant d’autres. Suivez ceux qui œuvrent dans le domaine des arts visuels et qui partagent généreusement leur raison d’être et leur raison de vivre avec le public.

Bonne visite au Rendez-Vous des artistes !

SUR INTERNET
Le site web du Rendez-Vous des artistes


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L’article paru le 14 août 2026
L’annonce parue sur l’évènement