Retoucher ses œuvres. Une coexistence temporelle

Par HeleneCaroline Fournier, experte en art et théoricienne de l’art, rédactrice spécialisée, critique d’art, journaliste indépendante

Les six œuvres de Chantale Guy témoignent d’un phénomène particulier en peinture: celui du pentimento, mot italien signifiant littéralement « repentir ». Dans l’histoire de l’art, le pentimento désigne les traces visibles d’une modification apportée par l’artiste à une œuvre déjà réalisée. Mais au-delà de la simple correction technique, il devient ici un geste profondément symbolique: celui d’un dialogue entre ce qui fut et ce qui est devenu.

Quelques années après leur création, ces six portraits féminins ont été repris, transformés, recouverts en partie par une nouvelle intervention picturale. Les visages sont demeurés présents — particulièrement les yeux, qui captent immédiatement le regard — mais leur environnement a changé. L’arrière-plan abstrait, autrefois très visible et chargé d’une énergie colorée, s’est effacé sous une prolifération florale qui envahit désormais l’espace pictural. Par endroits seulement, l’ancienne peinture transparaît encore, comme une mémoire enfouie sous une nouvelle couche de sens.

Cette transformation visuelle peut être interprétée comme une évolution intérieure. Les femmes représentées n’ont pas disparu: elles ont traversé le temps. Elles portent désormais une autre présence, une autre maturité, comme si l’artiste avait ressenti le besoin de revisiter son propre langage afin d’y inscrire une expérience plus profonde de la vie. La retouche devient alors un acte de réévaluation intime, une manière de poursuivre l’œuvre plutôt que de la corriger.

Dans une perspective herméneutique, ces visages féminins peuvent être perçus comme des figures de l’anima — cette part sensible, intuitive et intérieure de l’être humain évoquée par Carl Gustav Jung. Les regards immenses et insistants deviennent des lieux de rencontre entre l’œuvre et le spectateur. Devant ces yeux, une ambiguïté s’installe: regardons-nous ces femmes ou sommes-nous regardés par elles ? Cette tension crée une présence presque méditative. Le regard devient miroir de l’inconscient.

La nature occupe également une place centrale dans cette métamorphose picturale. Le foisonnement floral qui recouvre les œuvres agit comme une extension organique de la pensée intérieure. Les fleurs ne sont pas représentées avec précision botanique; elles relèvent plutôt d’un langage symbolique universel. Elles évoquent à la fois la vie, la croissance, la délicatesse et la renaissance.

Dans de nombreuses traditions symboliques, la fleur est associée à l’âme, à l’épanouissement spirituel et à la manifestation de la beauté intérieure. Issue de la terre et tournée vers la lumière, elle représente un passage entre le monde matériel et une réalité plus subtile. Chez Chantale Guy, les fleurs deviennent presque des couronnes vivantes entourant les femmes, comme si celles-ci étaient investies d’une dimension sacrée ou intemporelle. Elles ne portent pas un simple ornement: elles semblent habitées par une floraison intérieure.

Les couleurs jouent également un rôle fondamental dans cette lecture. Très vives, très assumées, elles traduisent une personnalité profondément expressive. Le jaune peut évoquer la lumière et l’énergie solaire; le rouge, la vitalité, la passion ou la blessure; le bleu, le rêve, l’immatérialité ou l’intériorité. Ensemble, ces couleurs composent un langage émotionnel instinctif où la spontanéité demeure essentielle.

L’omniprésence du floral peut aussi être comprise comme une reconquête de l’espace pictural. Là où l’ancien fond abstrait exprimait peut-être une énergie plus diffuse ou plus chaotique, la nouvelle composition semble avoir trouvé une forme d’unité organique. La nature reprend possession de la toile. Ce qui était fragmenté devient floraison.

Le chiffre six lui-même invite à la réflexion. Sans imposer une interprétation définitive, cette répétition peut évoquer une recherche d’équilibre, d’harmonie ou de totalité. Les œuvres fonctionnent comme un ensemble cohérent, presque comme les fragments d’un même récit intérieur.

Le fait de reprendre d’anciennes œuvres révèle finalement une conception très vivante de la peinture. L’œuvre n’est pas figée dans le temps: elle continue d’exister avec l’artiste, de mûrir avec elle. Comme Pierre Bonnard, connu pour retravailler ses tableaux même après leur exposition, Chantale Guy semble considérer la peinture comme une matière toujours ouverte, toujours en devenir.

Sous les fleurs et les nouvelles couches colorées, les premières peintures demeurent pourtant présentes. Elles n’ont pas disparu; elles subsistent discrètement, visibles par transparence, comme les traces persistantes d’une mémoire ancienne. La toile devient alors le lieu d’une coexistence entre différentes temporalités: le passé affleure encore sous le présent.

Ces femmes aux regards immenses apparaissent ainsi comme des figures de transformation. Elles portent en elles quelque chose de la mémoire, de la résilience et de la continuité intérieure. À travers elles, la peinture ne cherche peut-être pas à effacer ce qui a été vécu, mais à le faire refleurir autrement.