L’inspiration vue par les artistes

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Par Khim Antonini

L’inspiration, cette étincelle fugace, insaisissable et capricieuse, qui transforme les mots et les gestes en art, cette alchimie subtile qui sublime la pensée et la matière, ouvrant des portes vers ailleurs, nous permet de quitter, l’espace d’un instant, la grisaille du quotidien. Cette muse qui s’en vient ou se refuse, selon son bon plaisir, qu’est-ce qu’elle est au fond, et comment est-elle vue par ces créateurs de rêves, les peintres ?

Quatre artistes se sont prêtés au jeu pour nous, en essayant de mettre des mots sur le cheminement intérieur de leurs créations. Quatre démarches différentes pour apprivoiser, au-delà du talent, l’instant originel des œuvres.

 

Steeve Le chasseur

C’est un artiste de la race des bâtisseurs. Pour lui, le choix de la méthode et des couleurs est devenu un rituel qui permet de conjurer l’angoisse de la « toile blanche ». L’important étant de garder la pureté des couleurs et le plaisir de peindre intacte, les touches viennent se poser les unes après les autres. L’atmosphère se crée à travers les couleurs, racontant une histoire, libérant des émotions. Dans un espace-temps de paradis onirique qui n’est pas sans nous rappeler Dali ou le douanier Rousseau, la magie opère, douce tristesse qui semble guérir aussi bien le peintre que le spectateur.

« Quand je prends mes pinceaux, je commence par établir une structure de fond. Généralement, il s’agit du soleil, du ciel et de la terre. Il peut y avoir de l’eau, de la verdure, mais je ne le décide pas vraiment à l’avance. J’improvise. Au début, ce sont surtout les couleurs qui m’inspirent. J’essaie de conserver un maximum de vibrations et d’éclats aux couleurs c’est pourquoi je travaille principalement avec des couleurs pures. J’ai principalement quatre styles, quatre approches différentes. La première, c’est de commencer à composer sur une toile blanche, la seconde, sur une toile peinte en noir, la troisième, c’est l’héliocentrisme et la dernière, c’est à la spatule. Ces quatre approches donnent des résultats différents. J’accorde beaucoup d’importance à la lumière, à sa qualité. Je cherche à créer une ambiance. Généralement, j’improvise et j’essaie d’avoir du plaisir à peindre. Plus j’avance et plus il y a des détails dans mes peintures. J’invente un monde rempli de couleurs et de symboles. L’inspiration vient surtout des couleurs et les images apparaissent progressivement, je dirais même naturellement. Dali disait qu’il faut systématiquement créer le trouble et je suis d’accord avec cette façon de créer. J’essaie d”’organiser” le hasard. Cela permet d’apporter des éléments nouveaux. Chaque toile est d’abord un problème et la solution finit par apparaitre et c’est à ce moment là que le titre de la toile me vient à l’esprit. Je regarde les toiles que je suis en train de faire et je m’en imprègne entre chaque séance de peinture. Mes tableaux ne sont pas finis. Je pourrais les continuer encore, mais je cesse de peindre quand je considère que c’est assez. Je laisse des portes ouvertes ».

Jeu mathématique ou problème existentiel, l’art pictural prend possession de chaque cellule de l’artiste, qui s’ouvre au soleil, au ciel et à la terre, qui devient enfant, oiseau ou pure couleur, dans une histoire qui pourrait aussi bien ne jamais avoir de fin, au plus grand bonheur des spectateurs.

 

Chantal Brunelle

Pour cette artiste, c’est une toute autre histoire, car l’inspiration arrive à l’improviste. L’invitée étourdie et rêveuse, ayant presque oublié l’invitation, ayant même presque oublié pourquoi elle était venue, passe un instant d’alanguissement en compagnie de son amie artiste peintre. Celle-ci abandonne son fauteuil et son livre et s’empare fiévreusement des pinceaux. Son esprit bouillonne cherchant à saisir l’idée qui se dérobe à moitié, miroite à moitié, dans une sorte d’exquise torture. C’est un jeu de cachecache cruel, qui questionne l’artiste sur la valeur même de son « moi » intime, de sont talent.

« Tout d`abord une idée germe dans ma tête, au début elle est floue et tranquillement elle fait son chemin, se précise et demande à ce que je me lève de mon fauteuil pour lui donner forme. Alors, un état fébrile s`empare de tout mon être, la préparation du matériel nécessaire à l’exécution de cette pensée informe est chargée de gestes précipités, teintés d’impatience de peur de voir s’effacer ces images incomplètes de ma mémoire. Pinceaux, couteaux, couleurs disposées devant moi, toile sur le chevalet, la pensée peut enfin prendre forme. Dès la première touche, le calme s’empare doucement de moi, les idées prennent forme sur le canevas, libérant peu à peu l’activité incessante de mon cerveau. Plus j’avance dans l’exécution de mon travail, plus je me réjouis de satisfaction personnelle. Une fois le travail terminé, je me complimente, le torse bombé. Je me lance des fleurs. Mon activité cérébrale s’apaise enfin. Je nettoie, je range le tout, je passe à autre chose, je mange un biscuit, je lis un livre et je jette des coups d’œil furtifs à mon œuvre, l’angoisse s’empare de moi, je vois des défauts qu’il faut corriger, je me précipite, reprends mes pinceaux, refais mes couleurs tremblante d’anxiété. Je continue ma lecture, n’arrive pas à me concentrer, coup d’œil furtif, angoisse. J’en conclus que je ne possède pas le talent qu’il faut et je ne comprends pas l’admiration face à moi-même ressenti précédemment. Depuis 2010, mon expression artistique a pris un grand tournant. C’est par l’entremise de personnages dépouillés, peints à l’acrylique dans un style néo-expressionniste, que j’exprime la beauté de l’être humain à travers sa laideur. On l’aperçoit dans toute sa nudité physique faisant écho à sa profonde nudité psychique tout aussi à vif, écorché, dans un souci de transparence, déambulant dans un environnement neutre et dénudé, il n’y a que lui au milieu de sa solitude. Des êtres disgracieux dévoilant leur fragilité, leur vulnérabilité viscérale. Ce sont des marginaux qui ont vécu le rejet, qui souffrent en silence, dégoutés de l’humanité, se réfugiant dans la solitude, source d’apaisement et de protection. Trop peu outillés pour faire face aux exigences de la vie beaucoup trop lourde pour eux, certains tentent dans un dernier espoir une communication avec le spectateur, pour d’autres il est déjà trop tard et refuse la tentative de communication que le spectateur tente d’établir avec lui. Ils laissent ainsi accès à une parcelle de leur monde intérieur, sans trop se dévoiler par crainte et pudeur, ils laissent échapper quelques mots murmurés en silence. Le spectateur interpelé se pose des questions. Pourquoi dit-il cela ? Que vit-il pour dire cela ? Peut-être cette humanité remplie d’angoisse est-elle un miroir pour lui. Peut-il en faisant abstraction de sa répugnance, à travers la laideur, la souffrance et le chaos, entrevoir l’âme qui elle a gardé toute sa pureté ? »

Son inspiration, Chantal la cherche dans un registre très peu utilisé comme matière première, car difficile et peu vendeur. A travers des personnages écorchés vifs et meurtris, recroquevillés sur leur laideur physique, sa peinture interpelle et questionne, mettant le spectateur face à ses propres démons intérieurs. C’est rarement du gout de tout le monde, alors forcément c’est un choix qui se paie.

« Je fais mon travail artistique en suivant mon intuition, je ne pourrais pas faire selon ce qui plait, ce serait ma mort artistique […] »

Le spectateur, personnage clé dans l’histoire de cette artiste néo-expressionniste, permettra-t-il à quelque chose d’intègre, de neuf et de fort de percer ? Verra-t-il dans ce dépouillement arrivé à un point de non-retour l’invitation au dialogue ? Des blessures ravivées en permanence, ainsi que de ces sujets tourmentés, à travers l’art de Chantal s’expriment à la fois la pureté de l’âme humaine et l’espoir.

 

Erik Bonnet

Il est un pop artiste à la démarche de travail à la fois spontanée et laborieuse. Laborieuse car il butine patiemment sa matière première : les magazines, les affiches, les photos, les idées qu’il laisse murir dans son carnet secret. Et spontanée car le hasard, auquel il laisse amicalement beaucoup de place, galvanise et renverse par des réactions chimiques les couleurs et la logique. Nous voilà, nous, spectateurs, emportés dans le grand huit d’une série ayant d’anciens vinyles comme support ou dans une réalité parallèle où nous nous exprimons merveilleusement libres. Notre langage se traduit en bulles de bande dessinée et le quotidien devient sépia ou cinémascope. Il y a là des étincelles de vie qui, grâce à l’inspiration, au travail et au hasard, se transforment et nous transforment. On n’en ressort pas indemne d’un voyage à l’intérieur de ses œuvres. Et de cette alchimie de l’inspiration, c’est encore l’artiste sans limites qui parle le mieux.

« J’ai une démarche de travail un peu particulière. En fait, je constitue tout au long de l’année un stock de revues, photos, documents divers, affiches, etc. Ensuite j’attends que vienne le plus important : la tranquillité d’esprit, puis l’inspiration !

Elle peut découler d’idées ou croquis notés dans un carnet à cet effet. La phase 2 consiste à chercher dans mon stock une image de départ, qui sera le centre de mon tableau. A partir de cette image/photo je vais structurer tout un ensemble et réfléchir de là avec quelles couleurs je vais réaliser mon fond et quelle patine, vernis, glacis, je vais appliquer. Je laisse toujours une part de hasard me guider face aux 200 pots de couleurs apparaissant sur mes étagères, quelquefois certaines applications ne sont pas fructueuses… Alors je recouvre et recommence. Des vernis ou peintures (j’utilise aussi de la peinture en bombes) ne se mixent pas sans effets bizarres que je peux garder tels quels ou pas, sinon je racle avec une spatule pour changer les tons.

Sur un même tableau, en plus des pinceaux, j’utilise des couteaux à peindre, de la bombe, des projections diverses, du grattage… totale liberté d’action/réaction. Toutes mes œuvres font parties de “séries” avec soit un thème précis comme “les 7 péchés capitaux” soit un format et une façon de travailler définie comme les “deconstruction desk” sur anciens disques vinyles. J’ai dans ma tête plein d’idées et de projets pour des œuvres futures, notamment via le graff en bombe, mais pour le moment je suis limité par la taille et l’emplacement de mon atelier (qui est une partie de mon appartement). Dès que je changerai de lieu, je pourrai aller plus loin dans mon travail et dans mes expérimentations, je serai moins limité par la taille de mes tableaux par exemple. En effet, pour des raisons pratiques, mes plus grands tableaux font 1 mètre carré pour le moment… et je n’aime pas me limiter ! »

 

Sophia

L’inspiration peut aussi pulser dans le sang, « cadeau de naissance » ou mieux dit « présent de naissance » lorsque cela dure au fil du temps, au jour le jour, comme cela semble être le cas pour Sophia. Baignée dès son plus jeune âge dans une atmosphère de créativité chaleureusement nourrie par sa mère, l’artiste peint avec les couleurs, capte l’instant avec son appareil photo ou transmet avec générosité la flamme dans le cadre de ses ateliers. Pour elle, l’inspiration peut attendre et surprendre au détour d’une rue. Cela tient à peu de chose ou à des choses qui passent facilement inaperçues : l’odeur de bitume d’une ville en construction, ses bruits familiers, ses graffitis. Sophia tient là l’Étincelle, le point de combustion. Le reste, dans un tableau, c’est la sensibilité, la culture, l’esprit joueur de cette artiste qui s’amuse à rassembler parfums, couleurs et sons dans un Kubik Rubik obéissant à elle seule. Le résultat est des plus harmonieux et laisse au spectateur la possibilité de continuer le jeu, pour peu que celui-ci ressente et vibre à cette magie qui se joue peut-être à l’instant même au coin de sa propre rue.

« Voila un exemple assez récent, puisqu’il s’agit d’un tableau que j’ai peint l’année dernière. L’inspiration m’est venue en me baladant dans les rues de Paris. L’odeur du bitume, le bruit sourd du métro, les ruelles parfois sombres et poussiéreuses, puis cet art coloré, parfois provocateur, qui habille les murs. Mon tableau m’est apparu comme un flash… il fallait que je parte à la recherche de cette vision. C’était une aventure passionnante ! Lors d’une expo, on m’a demandé d’expliquer ce tableau. Alors j’ai essayé de retracer le parcours de mon inspiration. Il y a pourtant tant de choses sur cette toile, que je n’ai pas réussi à traduire, mais la personne qui m’avait demandé de lui expliquer a du sentir ce que les lignes taisaient, car elle en est tombée tout de suite amoureuse… il faut dire qu’elle était Parisienne dans le sang. Cela m’a fait mal de m’en séparer, comme si on m’enlevait une partie de moi. Peut-être que ma prochaine balade dans les rues de Paris m’envoutera autant et déclenchera une nouvelle vague d’inspiration euphorique ! »

L’inspiration semble avoir une infinité de facettes. On se demande jusqu’où elle peut aller, et elle nous étonne par sa capacité de trouver à chaque génération de nouveaux, surprenants courants d’expression. Nécessairement unique à chaque instant, elle porte la créativité de cimes en abimes, la malmène ou la ravive, jette les gens aux lions et/ou les couvre de renommée. Capricieuse et difficile, royale fiancée de ces rêveurs qu’on appelle artistes, l’inspiration nous tient tous, oui, tous à sa merci, elle sans qui la vie serait bien grise.

 

Paru orginellement dans L’ArtZoomeur (Dossier: L’inspiration vue par les artistes)